Retour sur Projet blanc

Revue de théâtre Jeu, 2012

Projet blanc n’a été présenté qu’une seule fois, soit le 3 novembre 2011. Seulement 76 spectateurs y ont assisté. Cette création de l’ACTIVITÉ, rapportée de manière succincte dans quelques médias, a néanmoins suscité de vives réactions dans le milieu théâtral, donnant naissance à d’inévitables distorsions ainsi qu’à des rumeurs plutôt loufoques (une première version du texte traînerait les acteurs dans la boue, Projet blanc aurait été le fruit d’une résidence de création au Théâtre du Nouveau Monde). Nous avons cru bon de présenter ici le déroulement réel de Projet blanc, afin de pouvoir aborder les questionnements qui sous-tendent cette œuvre et de quelle manière nous l’avons globalement réfléchie et conçue.

 

Fondée en 2000, L’ACTIVITÉ est née d’un questionnement sur tout ce qui touche le théâtre, particulièrement la place qu’occupe le spectateur à l’intérieur de la représentation. La déambulation sonore est la forme privilégiée avec laquelle la compagnie a approfondi cette recherche : • plonger le public dans une fiction au cœur du réel ; inclure le réel et les accidents dans la fiction ; donner à voir et à entendre le réel comme une fiction ; déplacer le rôle du spectateur vers celui de l’acteur en le faisant spect-acteur ; inclure la vie du spect-acteur dans la fiction ; créer des moments de synchronie entre la vie du spect-acteur, le réel et la fiction ; faire du théâtre une expérience unique en proposant une aventure hors norme.

 

Projet blanc est la septième déambulation sonore de la compagnie, prenant ici la forme d’un hacking théâtral. Par le biais d’un lecteur audio et d’une paire d’écouteurs, la pièce venait interagir avec un événement d’actualité, dans le cas qui nous occupe : une représentation de l’École des femmes au Théâtre du Nouveau Monde. Puisqu’il s’agit d’un hacking, aucune permission ou autorisation n’a été demandée. Il ne s’agit pas pour autant d’un hacking venant troubler ou interrompre l’événement. Pour reprendre un langage informatique, l’idée n’est pas de corrompre les données du site, mais de les lire autrement. 

 

Projet blanc n’a eu lieu qu’une seule fois. Le sujet de la pièce, le lieu et le parcours ont été laissés « blancs », c’est-à-dire qu’ils ont été gardés secrets, et ce, jusqu’à la représentation. Le public comme les journalistes ne savaient donc pas à quoi ils allaient assister, n’ayant pour seules informations qu’une date et une heure : le 3 novembre 2011, à 19 h. Le lieu de rendez-vous, le Monument-National, ne leur était révélé que 48 heures à l’avance.

 

Sur place, un lecteur audio et une paire d’écouteurs leur étaient remis. Après avoir effectué quelques tests d’usage, nous invitions les spectateurs à nous rejoindre dans le parc en face du Monument-National. C’est là que débutait la déambulation. Après avoir appuyé sur play, les spectateurs entendaient dans les écouteurs la voix d’un narrateur (Olivier Choinière), alors qu’il se trouvait silencieusement devant eux. Sur la bande sonore, les spectateurs étaient invités à observer leur environnement immédiat et à suivre le narrateur à travers son parcours dans la ville. Il s’agissait simplement d’être présent. « C’est à ce présent en toi que je m’adresse. »

 

Tout en déambulant sur les rues Saint-Laurent et Sainte-Catherine, le narrateur tentait de nommer de quoi était fait ce présent complexe et changeant : « Le passé, l’histoire, le monde, l’actualité, tes souvenirs, ta vie, ta pensée… » La réflexion s’ancrait dans la réalité urbaine et l’architecture en mutation du centre-ville : « La rue est pour moi la représentation la plus franche, la plus directe du temps présent. »

 

À l’entrée du Quartier des spectacles, la proximité du Théâtre du Nouveau Monde permettait au narrateur d’aborder la question du théâtre comme « art qui nous rappelle au présent » : « Une pièce de théâtre, fatalement, dit toujours quelque chose sur maintenant. Même un classique a le pouvoir d’être contemporain de son lecteur. Chaque lecture le réactualise. C’est ce qui en fait un classique. » Ainsi que des questions concernant le choix de cette pièce de Molière. « Pourquoi monter Molière aujourd’hui ? Qu’est-ce que l’École des femmes dit sur notre présent ? »

 

C’est alors que l’équipe de Projet blanc donnait des billets aux spect-acteurs pour le deuxième balcon du TNM, afin d’assister à l’École des femmes de Molière qui allait débuter dans quelques instants. Avant d’entrer dans le théâtre, le spect-acteur était informé de la nature pacifique de l’aventure. Dans les écouteurs, le narrateur précisait : « Ne t’inquiète pas. Je ne t’inviterai pas à monter sur scène ni à être un spectateur turbulent. Tu ne dérangeras pas le reste du public ni la bonne marche de la représentation, puisque les seuls spectateurs qui seront au paradis sont ceux qui se trouvent présentement autour de toi. Sache que nous n’avons pas prévenu les acteurs ni l’équipe de l’École des femmes, mais nous n’entendons pas leur manquer de respect pour autant. » 

 

Nous proposions donc au spect-acteur de Projet blanc de jouer un rôle : celui de spectateur de l’École des femmes. Boire de l’eau, aller aux toilettes, gravir les marches, saluer des gens que l’on connaît constituaient autant d’occasions de « jouer son rôle ». Quand le noir se faisait dans la salle, les spect-acteurs de Projet blanc devaient discrètement mettre à nouveau leurs écouteurs. Tout au long de la première partie du spectacle du TNM, ils devaient synchroniser les plages sonores du lecteur audio à des actions scéniques (un coup de bâton, l’ouverture d’une porte, la fermeture d’un rideau, etc.), afin d’assurer une synchronisation assez précise entre la bande sonore de Projet blanc et la représentation qui se déroulait sous leurs yeux. 

 

Cette bande sonore, que disait-elle ? Rappelons d’abord l’argument du texte de l’École des femmes. Arnolphe, un homme d’âge mûr, veut épouser une toute jeune fille, Agnès. Craignant d’être trompé, il l’a fait élever dans un couvent dans l’ignorance la plus totale afin d’en faire l’épouse parfaite. Dans une vidéo promotionnelle, l’École des femmes était présentée par le metteur en scène Yves Desgagnés comme une pièce toujours d’actualité, avec « des résonances dans notre société, qui a des problèmes avec la pornographie et la pédophilie ». Le narrateur cherchait donc dans la mise en scène de quelle manière elle faisait dialoguer la pièce de Molière et le monde d’aujourd’hui. Que se passait-il sur scène ?

 

Quand le rideau s’ouvrait après les treize coups du brigadier, le public découvrait un second rideau. Ce second rideau s’ouvrait sur un plateau, avec feux de la rampe, coulisses, câbles à vue, etc. Le décor de l’École des femmes était donc une scène de théâtre. Quel est le lien avec la pornographie et la pédophilie ? Apparemment aucun. Au fil des scènes, le narrateur cherchait donc ailleurs la portée actuelle de la pièce. Que voulait-on nous dire avec cette mise en abyme ? 

 

À l’acte II, le narrateur tentait l’interprétation suivante : « Arnolphe n’est pas le maître jaloux et obsédé d’une maison. Arnolphe est le maître jaloux et obsédé d’un théâtre ! Le théâtre d’Arnolphe n’a qu’un seul public : Agnès. » À partir du moment où Arnolphe devenait le directeur d’un théâtre et Agnès son public, toutes les répliques étaient entendues dans la perspective de cette thèse. C’est donc cette interprétation, juxtaposée à la mise en scène, qui constituait l’essentiel du hacking. Au risque de se répéter, il ne s’agissait pas de brouiller ou de parasiter le spectacle. L’interprétation était au contraire en parfaite symbiose avec ce qui se passait sur le plateau; elle nous était donnée par la mise en scène.

 

Dans cette interprétation, l’École des femmes nous raconte donc l’histoire d’un théâtre obsédé par son public. « Le public-Agnès vit depuis toujours dans l’illusion théâtrale. Pour que le public-Agnès reste captif, il doit rester ignorant, et en premier lieu ignorant de l’état d’ennui profond dans lequel il se trouve. » Pour que le public ne prenne pas conscience qu’il s’ennuie, il doit constamment être diverti. Chaque scène était l’occasion d’explorer de quelle manière cette diversion a lieu : par l’humour et la performance de l’acteur ; par les clins d’œil de la mise en scène qui le détournent des vrais enjeux de la pièce ; par l’esthétisme faussement classique, qui lui donne l’illusion d’être en dialogue avec la tradition ; enfin par une série de positionnements et de choix esthétiques qui empêchent précisément le public de faire des liens entre passé et présent, « l’enfermant non pas dans la tradition », mais « dans un lieu hors du temps, précisément sur cette scène de théâtre dans le théâtre où il ne se passera doublement rien ».


 

À l’approche de l’entracte, les spect-acteurs de Projet blanc étaient invités à se retrouver dans le stationnement extérieur face au théâtre, où la déambulation sonore reprenait. En chemin vers le Monument-National, les réflexions du narrateur s’appuyaient sur les installations du Quartier des spectacles fraîchement mises en place. Il concluait de la manière suivante : « Ce théâtre n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de lieux publics que l’économie de marché a transformés en espaces privés, qui doivent faire, avant toute chose, la preuve de leur rentabilité. Or le présent n’est pas une valeur sûre. Le présent n’est pas saisissable ni quantifiable. Le présent n’est pas, par définition, rentable. Le présent est précisément ce qui nous échappe. Et si nos institutions sont des lieux clos, barricadés, et que les fenêtres qui donnent sur la rue ont été bouchées, c’est de peur que le présent ne les prenne d’assaut. »

 

Projet blanc est le fruit d’un constat : très souvent, une pièce de théâtre n’a strictement rien à voir avec ce qu’on en a dit auparavant, que ce soit dans les communiqués de presse et les outils de communication en général. D’un côté une publicité audacieuse, de l’autre une pièce convenue. Il y a là un double discours que plus personne ne juge bon de relever, tant il est devenu la norme. Ce double discours est encore plus flagrant lorsqu’il s’agit d’une œuvre du répertoire. La décision de la monter sera justifiée par l’actualité qu’elle contient. Or, les classiques produits sur nos scènes institutionnelles sont systématiquement ramenés à leur historicité, à leur exotisme muséal, à leur beauté apparemment antique. Pourquoi alors nous parler d’actualité si c’est pour au final nous en éloigner le plus possible ? Un créateur peut toujours s’éloigner de son plan initial, là n’est pas la question. Mais quel phénomène, quel mécanisme se met en branle pour qu’il en arrive à tenir sur scène un discours exactement contraire à ses intentions premières ?

 

Comme œuvre du répertoire classique, il était difficile d’avoir mieux que l’École des femmes de Molière, surtout dans le contexte des 60 ans du TNM. Bien que notre réflexion se fondait d’abord sur notre propre lecture de l’École des femmes, nous ne pouvions évidemment pas prévoir de quelle manière la pièce serait montée avant d’assister à la première. Nous ne pouvions non plus prévoir à quel point la mise en scène, avec ses multiples mises en abyme et ses clins d’œil au théâtre, allait nourrir nos réflexions.

 

La création de Projet blanc a donc véritablement eu lieu entre la première représentation et la dernière supplémentaire de l’École des femmes, soit entre le 4 octobre et le 3 novembre 2011. Nous avons assisté, tout au long du processus de création, à plusieurs représentations de l’École des femmes. Projet blanc a donc été écrit, conçu et enregistré en constant dialogue avec le texte et les actions scéniques. À ce chapitre, il serait faux de croire que la bande sonore était saturée de texte. De longues pauses séparaient les différentes interventions, de manière à laisser au spect-acteur expérimenter lui-même la représentation de l’École des femmes. 

 

Quatre partitions dialoguaient ensemble : le texte de Molière, la mise en scène de l’École des femmes, la bande sonore de Projet blanc et les pensées mêmes du spect-acteur au moment de la représentation, partition qu’il serait vain de rendre ici. Avec une technologie rudimentaire (une paire d’écouteurs et un lecteur audio), l’idée n’était pas de nous prêter au jeu de la critique, mais de nous adresser comme spectateurs à d’autres spectateurs, et ce, durant la représentation. Projet blanc s’adresse à la souveraineté et à l’intégrité du spectateur. Il s’agissait d’abord et avant tout de prendre en compte sa conscience. Le TNM nous a d’ailleurs plusieurs fois reproché de lui dire quoi penser, de contrôler les pensées du spectateur. C’est à la fois surestimer notre pouvoir de dissuasion et de mépriser son intelligence.

 

Le théâtre est l’art qui nous rappelle au présent. L’industrie du spectacle a envahi le théâtre et nous sort de notre présent. Où sommes-nous durant ce temps ? Dans le non-lieu du spectacle, c’est-à-dire dans ce sentiment du spectaculaire, dans la satisfaction d’être diverti, qui sont autant de facettes de l’ennui. Or, cet ennui est suscité justement par le décalage entre le discours entourant une œuvre et sa réalisation, qui est à la mesure de l’envahissement de l’industrie du divertissement sur nos scènes. Avec Projet blanc, il s’agissait pour nous de démontrer l’ampleur et la profondeur de ce fossé, non dans un discours théorique ou extérieur, mais dans l’expérience concrète du théâtre, dans la vie intime du spectateur au moment de la représentation.

 

L’impact de Projet blanc comme la réception enthousiaste que la pièce a suscitée nous incite à récidiver. Après tout, la marchandisation a investi de nombreuses couches de la société, qu’il est urgent de réinvestir par le théâtre. Projet blanc 2 hackera-t-il une session du conseil municipal ? La reconstitution d’une guerre historique ? Ou… une autre manifestation artistique ?

 

Auteurs Olivier Choinière et Éric Forget, créateurs de « Projet blanc ».

 

Ce texte est paru dans la Revue de théâtre Jeu, Numéro 143 (2), 2012.