Les curés ne sont pas ceux qu’on pense

À propos du Pacte pour la transition, 2018

« Sauveur », « bible », « ange », « secte », « gourou », « péché », « clergé », « vertu »; dans les derniers jours, plusieurs chroniqueurs ont cru bon de nous mettre en garde face au sectarisme vert, en truffant leurs textes de mots tirés du Petit Catéchisme, ravivant notre passé catholique et notre haine des « donneurs de leçons » et autres « curés ».

 

Un autre dérapage sémantique semble être en cours. En plus de dévier la conversation en tirant le débat vers les extrêmes (ici religieux), ce nuage de mots, qui constitue un appel désespéré aux commentaires et aux clics, cache l’essentiel du propos contenu dans le Pacte pour la transition.

 

Un pacte n’est pas un texte sacré contenant la parole divine. Un pacte définit une convention par le biais d’un texte écrit. Dans le cas du Pacte pour la transition, il s’agit de nommer des mesures à prendre afin, entre autres, de réduire notre empreinte écologique. Ces mesures décrivent une série d’actions et d’engagements individuels, mais qui n’ont d’intérêt que si elles sont prises collectivement. Le mot pacte signifie d’ailleurs: « accord entre deux ou plusieurs parties ». En paraphant ce contrat social, les signataires nomment simplement quelles mesures ils entendent prendre et ce, ensemble, car des milliers de personnes œuvrant dans le même sens ont de meilleures chances d’atteindre leur but que des individus isolés. Cela tombe sous le sens.

 

En faisant majoritairement appel à des artistes connus, les auteurs du pacte ont sans doute prêté le flanc à la critique. Il aurait peut-être été judicieux d’y mêler les voix de citoyens, d’intellectuels et de scientifiques, par exemple. En revanche, n’aurait-il pas été absurde de ne pas profiter de la tribune privilégiée dont jouit un Louis Morrissette ou une Janette Bertrand pour faire entendre leur appel à l’action?

 

Dans les réactions de certains chroniqueurs au Pacte se trouve tout le rapport tordu que le Québec entretient avec « ses » artistes: nous les aimons tant qu’ils nous font rire et qu’ils nous divertissent, nous les trouvons suspects quand ils prennent la parole avec sérieux, en particulier quand ils osent parler de « catastrophe » et de « tragédie ». Comment ces « enfants gâtés » osent-ils nous faire la morale? Nous les comparons dès lors à des curés, ce qui est une façon de discréditer leur discours, jugé « intolérant » ou trop « radical ».

 

Aurélien Barrau, l’astrophysicien derrière le texte signé par 200 personnalités paru dans le journal Le Monde, tenait les propos suivants: « Il faut que la réception du sérieux change de camp. On ne peut pas continuer à faire comme si la pensée écologiste était l’apanage de quelques dingues et le dogme d’une croissance immodérée était l’apanage des gens sérieux. ».

 

En effet, un important changement de perception s’impose. À commencer par le fait de considérer l’environnement comme une « cause religieuse » défendue par une secte de fanatiques composée de purs et durs avides de donner des leçons. Qui ne se sent pas concerné par l’air qu’il respire, la nourriture qu’il mange, les déchets qu’il produit et la température qu’il fera demain? Dans sa chronique intitulée Le clergé vert, même Richard Martineau a cru bon de spécifier qu’il participait au recyclage et au compostage. C’est signe que quelque chose est en train de se passer au Québec.

 

Les curés d’aujourd’hui, s’il faut les chercher, ne se trouvent pas chez ceux qui tentent de répondre, par des actions concrètes et concertées, au sentiment d’impuissance que nous partageons tous face aux changements climatiques. Ils se trouvent plutôt parmi nos dirigeants et nos chefs d’entreprise qui ont une foi aveugle en la croissance infinie et qui nous demandent, afin de préserver leurs postes et leurs salaires, de fermer les yeux sur ses effets destructeurs. En attendant un miracle, ces curés cravatés nous invitent à nous mettre à genoux et à prier le dieu Économie.


 

Texte d’opinion paru dans La Presse+, 18 novembre 2018.