Mot d'Olivier Choinière

Directeur général et artistique

Texte lu lors de la remise du Prix Siminovitch 2014

 

Je serai franc avec vous: très souvent, je déteste le théâtre. Je déteste le théâtre, dirait-on, pour pouvoir l’aimer plus sincèrement. Ce qui m’en a éloigné, qui m’a souvent donné envie de l’abandonner, est aussi ce qui m’en a rapproché et permis de me l’approprier. Être dur avec le théâtre, c’est à mon sens lui assurer une bonne santé. Prendre conscience du contexte dans lequel cet art est pratiqué ici, maintenant, c’est prendre conscience de la manière dont nous vivons ici, maintenant. Ce qui m’indigne au théâtre est aussi ce qui m’indigne dans la vie.

 

Or dans mon coin de pays, le théâtre est en effervescence, en ébullition. Des lieux ouvrent, des compagnies naissent et multiplient les productions. Le théâtre est en éclatement, on pourrait dire « en crise de croissance ». Cette crise de croissance a lieu en même temps que les budgets diminuent et les programmes gouvernementaux disparaissent. Elle s’accompagne d’un désengagement du politique qui, si par un beau matin improbable se met à défendre la chose culturelle, c’est pour mieux épouser le discours de l’économie triomphante.

 

Dans mon coin de pays, ce ne sont pas que les politiciens mais les artistes qui copient le discours marchand, usant du vocabulaire hérité du marketing avec un sans-gêne qui fait peur. Les grands comme les petits plateaux sont monopolisés par une manière de faire, imposée certes par des contraintes budgétaires, mais également par une logique productiviste qui s’est implantée dans nos cerveaux comme une évidence. L’administration des théâtres a pris le pas sur la création qu’on y fait, nous transformant en petits entrepreneurs affairés, souriants dans la défaite, parce que « qu’est-ce que tu veux, on n'a plus les moyens de rêver ».

 

La prédominance de l’économie sur nos vies, particulièrement dans le discours du pouvoir, apparait comme une fatalité proprement tragique. Malgré tous nos efforts, nous ne pourrions y échapper. Il s’agirait d’une loi naturelle, alors qu’il s’agit seulement d’une idée, d’une convention qui s’est imposée comme une vérité.

 

Quand j’écris une pièce de théâtre, ce sont ces conventions imposées que je veux mettre en lumière. Ce sont les structures du pouvoir, à commencer par celles que je m’impose à moi-même ou auxquelles j’obéis sans le savoir, que je tente de détourner. 

 

Et puisque le théâtre n’échappe pas à ces structures – il est, après tout, l’art des conventions! – c’est d’abord au théâtre que je m’en prends. Cette charge passe pour moi par la forme. À chaque pièce, je cherche à bâtir un nouveau cadre de lecture, le plus nouveau possible pour moi, avec l’espoir qu’il le soit également pour d’autres. Car enfin, tous mes efforts ne visent pas à paraitre plus intelligent ou à rendre mon produit culturel plus alléchant, mais bien à m’adresser le plus directement possible au spectateur. Si j’aime le rendre actif, acteur, lui donner un rôle et parfois même le rôle principal, c’est sans contredit pour signifier sa présence, crier haut et fort que le théâtre ne peut avoir lieu sans lui et lui permettre d’échapper, pour un court instant, aux codes du divertissement qui l’annulent, le rendent passif, voire carrément absent. Car cette échappée, peut-être infime, minuscule, n’en constitue pas moins un pas de plus vers sa propre liberté.

 

Je ne veux pas faire de leçons à personne. Je cherche, le plus honnêtement possible, à partager mes peurs. Je trouve un sens au théâtre quand il me rend plus libre. J’espère écrire des pièces qui auront un écho dans la vie des autres et qui répondent ultimement aux questions que je me pose moi-même quand je m’assois dans une salle: « Qu’est-ce que je fais ici? Qu’est-ce qu’on veut me dire? Pourquoi maintenant? »

 

Le théâtre est une forme d’art qui appartient à un autre temps et de ce fait révèle quelque chose de particulier sur notre temps. Comme si on tentait de témoigner de notre réalité moderne en peignant les parois d’une caverne avec les doigts. C’est ce décalage qui lui permet d’être notre contemporain : se donner rendez-vous dans un lieu réel, s’y rassembler pour un temps donné, durant une heure, deux heures, y respirer un même air, y vivre un même présent. Prendre tout ce qui empêche la prise de conscience de notre propre pouvoir et le mettre sur scène. Tenter de le voir, de le comprendre, et retourner chez soi avec une part de liberté peut-être minuscule, mais qui reste et persiste.

 

 

 

 

Biographie

Diplômé en écriture de l’École nationale de théâtre en 1996, Olivier Choinière s’est fait connaître avec Le bain des raines (1998), finaliste des Prix du Gouverneur général (comme ses pièces Venise-en-Québec en 2006, et Nom de domaine en 2013), puis avec Autodafé (1999), montée par André Brassard. Sa pièce Félicité, créée en 2007 a été jouée au Canada anglais, en Europe, en Australie et à Taïwan. Olivier Choinière a dirigé 50 acteurs dans Chante avec moi (2010) qui a remporté le prix de l'Association québécoise des critiques de théâtre, avant d’être présentée au Centre national des Arts (Ottawa), au Festival TransAmériques (Montréal) et au Théâtre du Trident (Québec). Ennemi public, créé en 2015 au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, lui a valu le Prix Michel-Tremblay et un Prix de la critique pour le meilleur texte. Manifeste de la Jeune-Fille a ensuite vu le jour en 2017 à Espace GO et a fait l'objet d'une tournée québécoise de grande envergure. En 2018 il crée Jean dit, une pièce monumentale mettant en scène une douzaine d'interprètes et un band de death métal. Zoé, sa plus récente création, a été présentée au Théâtre Denise-Pelletier en 2020. Il a obtenu le Prix Victor-Martyn-Lynch-Staunton 2014 pour les arts de la scène, le prestigieux Prix Siminovitch en 2014 ainsi que le Prix Gascon-Thomas en 2015.

 

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